Affichage des articles dont le libellé est La céramique du haut moyen-âge. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est La céramique du haut moyen-âge. Afficher tous les articles

lundi 2 novembre 2015

Une cuisson de céramiques germaniques.



C'était le 1er novembre 2008. Jour de la Toussaint pour les uns, de Samaïn pour d'autres, mais dans tous les cas une belle journée, fraîche mais ensoleillée pour faire une cuisson dans la forêt parée de ses plus belles couleurs automnales. Cela date un eu, certes, mais la cuisson fut tellement belle que je rédite cet article tel qu'il avait paru dans mon ancien blog.
Dans son principe, la céramique germanique est proche, techniquement parlant, de la céramique gauloise comme des productions grises ou noires de la période gallo-romaine.
On distingue toutefois deux catégories principales, tout comme durant les époques précitées, même si en ces temps, notamment durant le Haut-Empire, les productions sombres on parfois perdu un peu de leur importance.
Aux origines, et jusque dans le courant du IIIème siècle ap. J.-C., la céramique germanique des peuples que l’on nommera plus tard Alamans, Thuringiens, Francs ou Saxons, mais qui alors portaient d’autres noms ( Juthunges, Semnons, Chattes, Bructères, Hermundures, etc…) était une production presque entièrement modelée, avec éventuellement l’aide d’une petite tournette. C’est une production typique de petites unités sociales que l’on retrouve sous la forme de hameaux ou petites fermes aristocratiques, un peu comme à la Tène moyenne ou récente. Une des principales caractéristiques de ce genre d’organisation sociale est une autarcie parfois très prononcée. Tout ou presque y est fabriqué sur place, et la part des échanges dépassant le cadre local y est très faible. C’est ainsi que la céramique reste limitée à une production locale réalisée par des personnes peu spécialisées, peut-être par des potiers (ou potières ?) paysan(ne)s. Les installations de production sont donc assez rudimentaires, et n’ont rien de commun avec les officines gallo-romaines qui peuvent parfois employer des dizaines de potiers professionnels. Dans le meilleur des cas on retrouve en fouilles des vestiges tels que ceux-ci,découverts dans le Wetterau,montrant déjà une certaine romanisation. Mais la plupart du temps l'empierrage de la banquette et de la périphérie sont inexistants et la construction est entièrement en torchis.

En second lieu, progressivement les régions de ce qui deviendra l’Alamannia », du moins celles qui étaient proches du Rhin verront leurs structures sociales évoluer, se regrouper autour de princes guerriers et, parallèlement, les fonctions sociales vont progressivement se spécialiser, processus évolutif qui prendra plusieurs siècles.
Ce n’est apparemment qu’au début du IVème siècle que l’on verra apparaître des ateliers spécialisés dans tous les domaines de l’artisanat. En ce qui concerne la poterie, le travail au tour ne peut que difficilement être compris comme une activité domestique. Un paysan-éleveur ne s’improvise pas tourneur et là réside une des raisons principales des caractéristiques techniques de la céramique alamane. Ce qui, évidemment, n’empêchera pas une paysanne qui dispose d’un ou deux heures quotidiennes, de réaliser de très belles céramiques modelées qui, de plus, techniquement parlant, répondront parfaitement aux besoins des sa maisonnée, et permettra quelques échanges avec ses voisins ou un marchand de fibules de passage.  Les céramiques produites avec ce type de fours sont souvent de coloris assez réguliers, clairs en cuisson oxydante, mais le plus souvent de gris à noir, en passant par le brun foncé pour les cuissons réductrices. Au contraire de celles des céramiques cuites en fosse ou en four mixte, plus irrégulières, présentant souvent sur une seule pièce toute une palette de coloris selon la quantité de braises restées en contact avec elles lors du refroidissement.

La procédure de cuisson que je décris donc ci-dessous est donc beaucoup plus rustique, et consiste en un moyen-terme entre cuisson en fosse et cuisson en four. C’est la cuisson des villages et non celle des ateliers spécialisés.

Le four est un simple puits, au fond duquel est aménagé un foyer, une languette formant piédestal et de petites banquettes latérales. Il n’y a pas de sole à proprement parler. Pour laisser un passage aux flammes sous la charge à cuire, on a deux possibilités: Soit les vases de la couche inférieure, si ils sont assez gros, sont placés obliquement et coincés entre la languette et les banquettes, soit on place quelques briques ou « cigares » d’argile pour les y maintenir.
Ensuite on empile en vrac par-dessus, en veillant à ne pas trop obturer le tirage.


Les vases ne sont pas recouverts de tessons, il est important de les laisser libres pour la deuxième phase de la cuisson.
Durant deux heures environ, j’ai préchauffé par-dessous en pratiquant un feu dans le foyer réservé à cet effet. L’avantage de cette procédure est de permettre de chauffer progressivement les pièces faites d’argiles fines qui éclatent systématiquement lors des cuissons ouvertes ou en fosse. Lorsque la charge est assez chaude, les flammes se faufilent entre les pièces et atteignent la surface. Le « ressuage » (élimination de l’eau résiduelle) des argiles est ainsi garanti terminé et on ne risque plus d’explosion. On peut alors mettre le feu sur la partie supérieure en gardant le foyer inférieur ouvert pendant un temps. Le tirage atteint ainsi une grande puissance et la température de la charge augmente très rapidement pour atteindre le rouge cerise.

Ensuite, on ferme le foyer inférieur et on le scelle au torchis. Le four va dorénavant se comporter comme une fosse. En continuant à alimenter un feu important sur les céramiques, on va provoquer une grosse accumulation de braises qui, dans un premier temps, s’écouleront entre les céramiques, puis les recouvriront complètement.
Cala prend un peu de temps, et la nuit approchant, il est devenu temps de passer à l'étape suivante. Les braises recouvrent maintenant complétement la charge.

C’est à ce stade qu’on ferme la partie supérieure. Une couche d’écorces et de déchets de fendage, puis une couche de feuilles mortes humides vont assurer la protection de la braise. Ensuite une couche de terre meuble humide légèrement tassée, et enfin à nouveau une couche de feuilles mortes détrempées pour éviter que la terre ne sèche et se craquèle trop vite. On laisse reposer et macérer un jour, le temps à la braise de se transformer en charbon, et aux céramiques de bien se carburer et devenir ainsi plus dure et plus étanche.
 

Le lendemain, à l’ouverture, rien n’a bougé. La couverture de terre est toujours humide, ne s'est pas fissurée, et le feu est pratiquement éteint. Les céramiques se trouvent maintenant enrobées de charbon de bois avec quelques braises résiduelles ici et là. Il faut faire vite au défournement, le charbon ne tarde pas à se réenflammer ! La charge est constituée de pièces alamanes, mérovingiennes et de quelques gauloises.
Ici la première pièce émerge de la cendre! C'est très chaud encore...

Et comme évidemment les gants de protection étaient restés à l'atelier, on extrait les pièces à l'aide de bâtonnets...

Instants magiques dans la végétation automnale...



 Ci-dessous, un groupe de pièces à facettes des Alamans de l’Elbe au pied du grand hêtre qui abrite le four. Une fois débarrassées des restes de cendres, puis légèrement patinées à la cire, ces pièces acquerront cet aspect sombre et envoûtant particulier à ce groupe de productions alamanes.


J’aurais pu construire ce four dans mon jardin ou à côté de celui que vous connaissez déjà. Pour me rapprocher encore de l’esprit de cette céramique et des peuples qui l’on pratiquée, j’ai choisi de le réaliser en forêt, et de ne l’alimenter qu’avec du bois mort pris sur place. Je n’ai pris que quelques buchettes sèches pour démarrer le feu, une semaine de pluie ayant tout détrempé.
Les couleurs de la forêt, l’ambiance automnale en ont fait un événement magique, hors du temps et de l’espace. Je cherche toujours à comprendre les civilisations qui ont produit les objets dont je m’inspire, cette quête aidant à aller au-delà de l‘acte purement technique. Pour une cuisson comme celle-ci, une part de moi-même est peut-être un potier alaman, au bord de la clairière qui abrite son village, quelque part dans la Forêt Hercynienne. Le grain et le fourrage pour les bêtes sont rentrés, le bois est au sec pour l’hiver… Une dernière petite fournée avant la neige…

C’est la part du rêve…

mardi 26 février 2013

Céramiques du Haut-Moyen-Âge

Si pour un potier-archéocéramiste en hiver, une des tâches essentielles est l'approvisionnement en bois pour la saison, cela ne veut pas dire qu'il abandonne son atelier  et son four. Un temps à peu près clément a permis un nouvelle fournée de céramiques sombres, les plus faciles à réaliser en cette saison, le bois un peu humide favorisant les beaux enfumages.

Quelques jolies pièces alamanes tout d'abord:

la céramique alamane, ou alémanne, est une des seules à avoir conservé ses spécificités propres au peuple alaman.
Exemples de céramique alamandes découvertes dans le Land de Bade-Württemberg
Souvent modelées, mais parfois tournées aussi, une bonne part de ces pièces conserve une esthétique propre aux peuples germaniques, sans influence gallo-romaine. Les de la photo ci-dessus, que l'on peut dater de la seconde moitié du Vème siècle, sont typiques de ce répertoire. Elle montrent un très grande maîtrise de l'art de la poterie par ces peuples que l'on nomme encore trop souvent les "Barbares"
Donc autant dire que certaines de ces pièces ne sont guère faciles à reproduire! Commençons toutefois par les plus simples, ces petits bols à décor géométrique que l'on retrouve pratiquement chez tous les peuples germaniques. Forme modelée sur tournette, polie à main levée.








Un peu plus compliqué, les gobelets en forme de pignon de chaîne à vélo (cela ne s'invente pas, c'est ainsi que les archéologues allemands nomment ces pièces! Kettenzahnradbecher!)
C'est essentiellement en Bavière et Bohéme que l'on découvre ces gobelets, mais leur présence n'est pas exceptionnelle sur les bord du Rhin. Les Alamans étaient de grands voyageurs...



Ces deux pièces ont été partiellement réalisées au tour, puis reprises à main levée.
 Un petit gobelet à panse striée réalisé au tour. Très dispersées, ces pièces se découvrent parfois en France. Celui-ci est la réplique exacte d'un exemplaire de la nécropole de Bulles (Aisne) 
Et enfin un des fleurons de la céramique alamane: 
 Une telle pièce est d'abord réalisée en partie au tour ou à la tournette, de manière à obtenir une panse bien régulière. Puis en se servant d'un galet arrondi, on travaille la carène par enfoncements en glissant le galet selon un tracé hélicoïdal...

Et quelques pièce mérovingiennes: 

Réplique d'un gobelet tourné découvert à Toul. il est réalisé au tour à partir d'une argile relativement grossière, sommairement poli puis décoré par estampage.

Un gobelet cannelé de Rouen, réalisé également au tour. 
 Une autre pièce de Rouen, d'une argile beaucoup plus fine, portant un décor guilloché à la lame vibrante.

Les trois pièces ci-dessus sont qualifiées de "mérovingiennes" par l'époque dont elles sont issues, le VIIème siècle pour les deux premières, le VIème pour la troisième. Les francs mérovingiens n'ont pas conservé leurs types de céramiques traditionnelles. Ils se sont simplement approvisionnés auprès des potiers locaux gallo-romaine ou de leurs descendants. La céramique mérovingienne est une évolution directe de la gallo-romaine tardive. Contrairement à ce que l'on a longtemps cru, il n'y a pas de rupture de style à l'arrivée des Francs en Gaule romaine. Les Francs se considéraient d'ailleurs comme les héritiers de la tradition et de la politique romaine. Clovis lui même, Roi des Francs, portait avec grande fierté le titre de "Magister militum per Gallias" que lui avait conféré Anastrase, empereur romain d'Orient...Son père, Childéric 1er avait déjà porté ce titre. C'est d'ailleurs à ce dernier que l'on attribue la fondation de la lignée mérovingienne lors de son accès à la royauté en 457. La dynastie verra sa fin avec le coup d'état de Pépin le Bref en 751-752 qui amènera les carolingiens au pouvoir

Mais revenons à nos céramiques. Elles ont été cuites à environ 850 degrés, ont subi une forte réduction puis un enfumage qui les a profondément noircies. Cette dernière opération égalise les couleurs des différentes terres qui constituent ces pièces. 
Avant...
Et après...
L'oeil averti apercevra pas mal de formes gauloises dans cet assortiment. POurquoi un tel mélange? 
C'est tout simple. C'est parce que céramiques alamanes, mérovingiennes ou gauloises sombres se cuisent exactement de la même manière...Les différences de couleurs que l'on peut observer sur les originaux sont essentiellement dûes à une sorte d'oxydation, de décoloration qui se produit avec le temps. Si on abandonnait quelques unes de ces céramiques à l'air du temps, en quelques années certaines deviendraient aussi grises ou brunes...


mardi 15 novembre 2011

Construction d'un four du haut-moyen-âge

Dans le cadre d'un colloque qui s’est tenu à Douai en octobre 2010 sur le thème des ateliers de potiers du haut-Moyen Age, j’ai été amené à faire une communication sur deux cuissons expérimentales de céramiques mérovingiennes et carolingiennes dans un four correspondant à ceux utilisés par les potiers en ces temps que certains nomment parfois "Dark Ages", les temps obscurs, qui ne l'étaient pas autant qu'on peut se l'imaginer. Mais la nostalgie de la rigueur romaine s'accommode parfois difficilement des turbulences relatives à la formation de l'Europe moderne...
Mais revenons-en aux fours du haut-Moyen Age. En fait ils n'étaient guère différents de la plupart des fours gallo-romains sur le principe. Leur construction en était quelque peu simplifiée, et de fait largement suffisante pour la cuisson de céramiques communes, plutôt peu sophistiquées si on les compare aux productions gallo-romaines, mais largement suffisantes pour produire une vaisselle pouvant satisfaire aux modes culinaires de l'époque, pour l'essentiel redevenues assez proches de celles qui prévalaient aux temps des Gaulois. Soupes, potées, pot-au feu et autres aliment bouillis semblent avoir constitué l'essentiel de l'alimentation haut-médiévale, largement inspirée des modes germaniques. Les mets les plus raffinés et les épices orientales devenues rares étaient réservées aux élites qui se servaient de vaisselle métallique ou en verre, le commun des mortels s'alimentant exclusivement de produits locaux ou régionaux en utilisant des récipients de terre cuite ou de bois. On en était revenu à la civilisation du beurre et de la bière, du moins en ce qui concerne l'Europe continentale. Le pourtour méditerranéen conserva toutefois la mode de l'huile et du vin, avec un vaisselier en conséquence.
Mais revenons-en aux fours. Comme à l'époque romaine, le four à tirage vertical prévaudra largement, mais sa construction en sera parfois simplifiée. A l'origine, ces installations étaient munies d'une sole fixe, cette dalle munie de trous pour laisser le passage aux gaz de combustion et donc à la chaleur nécessaire à la cuisson des céramiques comme on peut le voir ci-dessous. Cette sole est toujours fragile et les effondrements sont fréquents, endommageant parfois gravement la charge à cuire. 

 
En remplaçant cette sole par une série de vases "martyrs" formant des pilettes ou supports sur lesquelles on dispose les céramiques à cuire, on s'évite bien des travaux de maintenance, et on réalise une économie substantielle de temps et de matériaux lors de la première construction. Que quelques pilettes se déforment ou se cassent, en quelques minutes elles seront échangées ou troquées contre des ratés de cuissons des fournées précédentes. Le four ne sera pas immobilisé durant des jours ou des semaines lors du séchage de la sole. 

 Et en ce qui concerne la couverture, la coupole fixe, déjà relativement rare chez les gallo-romains, semble avoir été complètement abandonnée au profit des couvertures de tessons, beaucoup plus simples, mais qui rendent plus difficile le réglage de l'atmosphère de cuisson. Ce n'était pas un gros problème. La fabrication des céramiques à revêtement argileux avait été abandonnée au Vème siècle, et on ne pratiquait plus que deux types de cuissons, l'une oxydante pour les pièces claires, l'autre réductrice pour les pièces sombres.











 
 




Une autre variante intéressante et fréquemment pratiquée était le four à languette centrale et banquettes latérales. De gros vases coincés entre ces élévations, ou encore des "cigares" de terre supportaient l'entier de la charge à cuire. Intéressante, mais dangereuse pour les vases-supports, j'y ai préféré la première variante. Que les parois du four soient légèrement rentrantes ne change guère son fonctionnement, mais nécessite un solide parement interne, ce qui n'est pas nécessairement le cas lors de creusement d'un four à parois cylindriques.
J'ai donc choisi la variante la plus simple, le four à pilettes ou "vases martyrs". 


Première opération, le creusement de l'espace nécessaire doit être le plus précis possible. Plus le terrain sera compact et plus cette opération sera pénible, mais plus le four sera solide.








La partie réservée à la cuisson est légèrement surélevée pour permettre l'écoulement d'eau qui pourait s'infiltrer lors de fortes pluies. Un terrain en pente facilite évidemment ces terrassements et évite d'avoir à creuser une grosse aire de travail devant le foyer. En ce qui me concerne, c'était encore plus facile en partant d'une aire existante, celle qui sert à l'alimentation du gros four gallo-romain voisin, distant d'à peine 1 mètre!
 
 
Les parois de la chambre de cuisson sont soigneusement enduites de torchis fin, et les parois latérales du foyer, que l'on nomme alandier dans notre jargon de potiers sont revêtues de briques afin d'assurer la solidité de la voûte qui le refermera. 
Les fours de potiers mérovingiens, dont ce type est largement inspiré, ne comportaient pas toujours de foyer à voûte. Parfois un simple tunnel était percé entre le puits et l'aire de travail. 







 



Mais ici, le terrain insuffisamment stable ne permet pas ce raccourci, les effondrements auraient pu mettre en danger l'installation.

Une fois la voûte montée, le coffrage qui la maintenait est immédiatement enlevé et le remblayage commencé. Le poids de la terre empêchera cette voûte de se fissurer lors de l'éventuel retrait des torchis de colmatage lors du séchage. 

 
Le mur de soutènement avant est terminé et rehaussé par une traverse de voie de chemin de fer qui évitera les effritements ou éboulements ultérieurs.

 
Et enfin, la chambre de cuisson est rehaussée et solidifiée au moyen de blocs de pierre. Une bonne couche de torchis colmate l'ensemble et évitera à ces blocs de calcaire local de se transformer en chaux par la chaleur des cuissons.
Un ou deux jours de séchage par ces fortes chaleurs d'été et on peut procéder à la cuisson préalable du four. 


Les pilettes sont placées, et je remplis le puits de cuisson de vieux vases ratés et d'objets divers, puis le tout est couvert de tessons. 6 heures seront nécessaires pour atteindre les 800 degrés approximatifs nécessaires à la cuisson des supports et à la consolidation des parois. Que ces dernières soient partiellement constituées de terre végétale simplement recouvertes de torchis n'est pas un gros handicap pour la survie à court terme de cette installation probablement assez éphémère, un agrandissement étant prévu dès le printemps prochain. La terre végétale se cuit comme l'argile, mais devient très poreuse et reste fragile, ce qui en fait un isolant thermique peu solide mais très efficace.


A la fin de la première chauffe, la charge est devenue incandescente et le four ainsi que ses structures sont cuite. Tout est prêt pour la première fournée!
Tout prochainement viendra la deuxième partie de cet article, la cuisson oxydante de céramiques claires. Ce sera assez sportif, car le four à coupole voisin sera également allumé pour une grosse fournée de pièces gallo-romaines à revêtement argileux. Ca va chauffer, je vous le prédis!

Une cuisson oxydante de céramiques du haut moyen-âge

Les céramiques claires, c'est à dire rouges ou blanchâtres sont toujours ou presque cuites en mode oxydant. Plus précisément oxydo-réducteur et post-cuisson oxydante. Nous y reviendrons tout au long de la présentation des images.Toutefois, il est bon de savoir que pratiquement toutes les argiles cuites selon cette technique sont rougeâtres, plus ou moins foncées selon la quantité d'oxyde de fer qu'elles contiennent. Que la couleur de la terre crue soit rouge, verte, jaune ou noirâtre n'y changera pas grand chose. Le feu égalise toutes les formes des oxydes de fer, les déshydrate et finit par les amener à la couleur rouge qui est la forme Fe3O4.
Une seule exception, de taille toutefois à cette règle. Si une terre ne contient pas d'oxydes de fer, elle sera blanchâtre, comme les terres agricoles de la Champagne crayeuse, et blanches elles resteront à la cuisson. Et donc, une argile qui contient un tout petit peu d'oxyde de fer deviendra rose pâle.
Voilà donc pour ce préalable. Lors du précédent article illustrant la construction de ce four de style haut médiéval, nous nous étions arrêtés à la cuisson de ses structures.
Quelques jours plus tard, c'était le 4 août dernier, première cuisson oxydo-réductrice. Nous retrouvons le four correctement cuit et ses structures en place.



Quelques tuiles ont été placées au-dessus de l'entrée du foyer pour dévier les flammes et éviter des surcuissons qui pourraient endommager les pièces les plus proches.

Une première couche de pièces est placée sur les supports:


Ce sont plutôt des formes fermées, qui résistent mieux à la compression que les plats et assiettes. Une grande jatte y sera tout de même posée, afin de tester sa résistance.



Puis une deuxième couche est constituée de pièces plus petites, jattes et gobelets.

Enfin des écuelles et de grandes jattes formeront le bouclier supérieur qui retiendra un maximum de chaleur dans la charge à cuire.

Et enfin, le tout est recouvert d'une bonne couche de tessons qui formeront l'isolation thermique nécessaire à une cuisson correcte. La perte d'énergie par rayonnement est ainsi réduite au minimum, et le tirage se fait par les interstices. Le feu est aussitôt allumé, tout en restant modeste. Il faut procéder au préchauffage pour éviter l'éclatement des pièces les plus exposées à la flamme. 2 heures seront nécessaires pour atteindre les 250 degrés environ qui écarteront tout risque.

Après 2 heures encore de grand feu, l'incandescence apparaît entre les tessons de couverture. Un peu de braise est jetée sur la couverture afin de chauffer encore un peu plus les tessons tout en réduisant le tirage.


Grand feu toujours! Le four gallo-romain situé dans la même aire est aussi en action, et afin d'éviter d'êtres rôtis avant que les céramiques soient cuites, nous alimentons les fours à tout de rôle avec Eric "Pépin" Angehrn, potier médiéviste et indispensable compagnon de toutes ces aventures. Moins visibles sur le four mérovingien, les gaz de combustion se renflamment au contact de l'air lors de phase réductrices de la chauffe. A chaque brassée de bois, on passe ainsi par une courte période durant laquelle le feu est suralimenté et provoque des flammes d'échappement indiquant une phase réductrice par insuffisance d'oxygène dans les chambres de cuisson. La couleur de ces flammes est le meilleur indicateur de la température régnant dans les fours donnant ainsi un précieux renseignement sur l'état de cuisson des céramiques.

Après 4 heures de grand feu, les flammes commencent à traverser la couche de tessons, et la charge est devenue orange d'incandescence. La cuisson est terminée, il faut maintenant la couvrir quelque peu pour éviter un refroidissement trop brutal. Quelques pelletées d'un mélange de cendres et de terre seront nécessaires.



Préalablement, une bonne brassée de broussailles humides sont déposées sur les tessons, puis la terre est jetée par dessus. La couche de cendre et de charbons qui se formera ainsi empêchera que trop de terre ne s'infiltre dans la charge à cuire. Ces brindilles, qui peuvent être remplacées par de la paille pourrie ou de l'herbe fraîche, évitent aussi que les chocs thermique dus au contact de la terre parfois humide ne fassent éclater les tessons ou les céramiques situées juste au-dessous. Le fort tirage provoque de belles gerbes d'étincelles, un vrai feu d'artifice!



Deux jours plus tard, le four est refroidi, bien protégé par sa couche de cendres et de terre. Nous avons veillé à ce qu'elle ne soit pas étanche et laisse passer de l'air atmosphérique qui assurera l'oxydation des pièces.



Les tessons sont délicatement ôtés, et les pièces cuites apparaissent progressivement...



Une demi-assiette sert de pelle à cendres...



Et on peut commencer à défourner. Ici un "gobelet dansant" de la phase III de Pingsdorf (vers 900-960) célèbre groupe d'ateliers d'époque carolingienne de la région de Cologne. Ces gobelets tiennent debout sur la table lorsqu'ils sont vides, mais pas lorsqu'ils sont pleins... Les peintures, simplement tracées avec les doigts, sont typiques de cette production.



Un petit vase en pâte grossière orange, dans le style des productions de l'atelier de Vanves ( F, Hauts-de-Seine), VIème siècle. Il est parfaitement cuit et très proches des modèles originaux.



Quelques pièces ont tout de même un peu souffert de la forte chaleur et des hasards de l'empilement en vrac, tel ce gobelet du service bistre de Sevrey "les Tupiniers", site de production près de Châlons sur Saône actif du VIème au Xème siècle. Ce modèle est une reproduction d'une pièce de la première phase, au temps des Burgondes.



Un pichet du même service de Sevrey, portant son décor moleté caractéristique. Il a bien été exposé à la flamme vive comme le montrent les variations de coloris de la terre. Ce type de pièce se retrouve souvent dans les sépultures des territoires administrés par les Burgondes, notamment la Suisse romande et la Franche-Comté.



Une copie d'un cruchon carolingien de Badorf, Xème siècle. Ce groupe d'ateliers était très proche de Pingsdorf, tellement proche qu'on peut se demander s’il ne s'agit pas d'un seul groupe. Les productions de Badorf se distinguent toutefois par leurs décors moletés plus fréquents qu'à Pingsdorf, et leurs peintures beaucoup plus rares. La terre presque blanche très sableuse est caractéristique de ces productions qui furent très prisées et exportées loin à la ronde, jusqu'en Angleterre ou en Suède. Les fouilles du grand Emporium de Kaupang, le plus grand marché des Vikings en Scandinavie, en a livré des quantités étonnantes, tout comme les productions peintes de Pingsdorf.



Et on atteint les couches les plus profondes, toujours des productions essentiellement carolingiennes de Badorf et Pingsdorf, mais aussi des pièces d'Ile-de-France.



Et un joli "tableau de chasse" pour finir. Cuisson parfaitement réussie, quelques pièces déformées et une seule fissurée, la grande jatte mise en test en fond de fournée n'a pas résisté au refroidissement, apparemment. Elle est fissurée sur toute sa panse.
 
Quelques pilettes ont été aussi sérieusement malmenées et se sont largement fissurées. Il faudra prévoir de les renouveler. Mail là est l'avantage de ce genre de four. On change les pilettes en on peut réutiliser immédiatement l'installation. 
Mais pour le moment il faut encore vider le four de ses cendres et de la terre qui y est tombée. Chaud et poussiéreux!




Et donc, en conclusion, une cuisson parfaite ou presque avec des résultats très proche des originaux, dans un four qui s'est révélé très performant, très puissant puisque 6 heures de cuisson en tout auront été nécessaires, avec une quantité de bois consommée relativement faible.la température de cuisson a atteint les 900 degrés environ.
 
Le prochain article traitera de la seconde cuisson, réductrice cette fois, pour obtenir des pièces grises et noires.
A tout bientôt, ô Honorable Visiteur!