mardi 15 novembre 2011

La cuisson réductrice


La réduction est une opération qui peut s’appliquer à toutes les argiles contenant de l’oxyde de fer, c'est-à-dire presque toutes de celles que l’on trouve dans la nature. Les argiles blanches font exception, précisément parce qu’elles n’en contiennent pas, d’où leur couleur blanche. 

Les argiles contenant des oxydes de fer peuvent être de toutes les couleurs ou presque. Jaunes, rouges, brunes pour celles qui contiennent des oxydes ferriques de type Fe2O3, nommés usuellement hématites, ou encore du Fe3O4, appelé magnétite (parce qu’il est magnétique).

Les argiles à dominante verte à grise contiennent une dominante d’oxyde ferreux FeO. qui ne subsiste en tant que tel seulement dans les sols étanches ou très mal drainés. Exposé à l’air, il tend à se transformer lentement en Fe2O3 par « suroxydation ». Donc ces argiles tendent à brunir avec le temps, c’est ce qui donne la couleur des terres végétales que l’on voit dans les labours. 

Lorsqu’on les chauffe, les argiles passent un peu par les mêmes stades qu’un minerai que l’on va transformer en métal. La dessication se produit entre 100 et 550 degrés environ, avec des phases « explosives » vers 180-220 et 500-550 degrés, stades ou la production de vapeur peut induire une réaction en chaîne et faire éclater par surpression les objets en cours de cuisson. Durant toute cette phase, et jusque vers 8 à 900 degrés, les oxydes tendent tous à se réunir sous la formule ferrique Fe2O3, principalement à cause de l’apport d’air atmosphérique dans le four. Donc, naturellement toutes les argiles contenant des oxydes de fer deviennent plus ou moins rouges, comme toutes les briques ou tuiles, anciennes ou modernes! 
Ce n’est que vers les 900 degrés que peut intervenir, comme dans un bas-fourneau, le processus de réduction. Cette transformation des oxydes par perte d’un atome d’oxygène tend à les réunir tous sous la forme FeO, l’oxyde ferreux noir, ce qui est en fait la première étape de la réduction du minerai par la réaction suivante : Fe3O4 + 4CO → 3Fe + 4CO2.

Par cette formule, on voit qu’il est impératif de produire du monoxyde de carbone CO pour obtenir cette réaction. Dans un bas-fourneau, on va pousser ce processus à son terme, jusqu’à l’apparition de la loupe métallique. Dans un four de potier, la teneur en oxydes n’est pas suffisante pour obtenir la réaction totale, même par gros accident de surchauffe. 

Une fois cette réaction de réduction démarrée, il faut la maintenir suffisamment longtemps, et cela peut considérablement varier selon le type et la porosité des argiles, les dimensions du four, pour obtenir un effet en profondeur, jusqu’au cœur du tesson. C’est l’expérience du potier qui définira cette durée en fonction de l’étanchéité de son four et des terres qu’il utilise. Ensuite, il faut impérativement maintenir cette atmosphère en mode réducteur ou neutre pendant tout le refroidissement (Avec du CO2), car cet état réduit est très instable. Le moindre filet d’oxygène va « brûler » l’oxyde ferreux FeO pour en refaire du Fe2o3, et les vases redeviendront rouges !  

Dans la pratique, les réductions profondes sont assez rares. Ce phénomène étant très mal connu, on a systématiquement classifié les céramiques grises ou noires sous l’appellation « céramiques cuites en réduction ». Dans les faits, les températures atteintes ne permettaient souvent pas d’atteindre le stade de cette réaction. Mais pourtant elles sont grises ou noires !

Cherchez l’erreur…

En fait, bien souvent ces coloris gris, bruns-gris ou noirs sont obtenus par imprégnation de carbone, dont la couleur très sombre va simplement couvrir le rouge des oxydes, et ceci sans la moindre réduction…  A noter cependant que cette imprégnation de carbone nécessite les mêmes opérations de confinement de l’atmosphère du four, sans quoi, le carbone va rapidement brûler et les céramique redeviennent à nouveau rouges.  Dans la pratique, la réduction doit être activée par un flux continu de monoxyde de carbone CO durant toute a durée de l’opération, puis le four doit être scellé et pressurisé durant toute la phase de refroidissement qui peut durer deux à trois jours. Cette pressurisation n’est certes pas très importante en valeur absolue, quelques dixièmes de millibars tout au plus, mais juste suffisante pour éviter l’infiltration d’air atmosphérique qui contient le fatal oxygène. La combustion lente d’écorces peut suffire, pour autant que l’on soit assuré qu’elle dure suffisamment longtemps… 

Dans les faits, on doit impérativement se rappeler que les potiers antiques n’avaient aucune idée de ces phénomènes reconnus seulement depuis Lavoisier vers les années 1780. Leur raisonnement était de type alchimique. Il s’agissait de transmettre le feu comme élément distinct d’une matière ignée (le bois) vers l’argile, pour la durcir, la transmuter en pierre. Le feu que l’on entretient peut être d’esprit clair (avec un bon tirage, donc très oxygéné) et produire une céramique claire, ou au contraire être d’esprit sombre (peu de tirage, flammes sombres et lourdes) et produire de la céramique sombre. 

Dans la pratique, je cuis mes céramiques sombres le plus haut possible pour obtenir réduction ET enfumage, ce qui les rend très solides et plus durables. Ceci est valable pour la céramique commune, par exemple les pots à cuire, la terra nigra ou encore les céramiques germaniques et mérovingiennes.  

La céramique à revêtement argileux, c’est une autre histoire. Cuites vers 1050 degrés, je procède à une réduction limitée dans le temps, 30 minutes à deux heures. Ceci permet la transformation partielle (tons bruns) ou totale (tons noirs) des oxydes de fer contenus dans le revêtement. Comme le tirage est coupé lors de cette opération, la température descend rapidement dans la chambre de cuisson, et le revêtement en cours de vitrification se solidifie, emprisonnant les molécules de FeO. Une fois le revêtement solidifié, partiellement ou totalement, on peut réoxyder, ce qui d’une part éclaircit le cœur du tesson, permet les effets de transparence, et est nettement moins difficile à maintenir qu’une réduction totale. 

Pour les lecteurs qui auront survécu jusqu’ici, petit exemple pratique pour illustrer la réduction des vernis vitrifiés. (Qui, rappelons-le encore, sont toujours issus d’argiles naturelles) 

Considérons la scène ci-dessous, un tesson grec du VIème siècle avant notre ère 
 
Cette scène, tout à fait attendrissante, où l’on voir une dame grecque arroser un jardinet où poussent de vigoureux légumes, est issue d’une céramique attique dite « à figures rouges ».
Techniquement, son élaboration est assez futée. Après tournage et polissage du vase, les motifs, le personnage, les légumes et la frise inférieure sont peints à la cire, puis incisés à la pointe sèche pour figurer les drapés. On laisse sécher, puis on plonge la céramique dans un bain constitué d’une suspension d’argile spécifique pour les revêtements vitrifiés. Cette suspension accrochera uniquement sur les surfaces vierges de cire, un peu comme la technique actuelle du batik sur les tissus. Lors de la cuisson, dans un premier temps, la cire brûlera, puis, une fois la température de vitrification atteinte, le potier procédera à une réduction de quelques heures, le temps de fixer son vernis en noir. A ce moment, le fond sans revêtement sera gris. Le potier retire alors la braise du foyer et procède ainsi à une réoxydation qui redonnera un ton rouge aux parties exemptes de peinture, et obtiendra une céramique aux figures rouges détourées sur fond noir.  
Simple dans le principe, mais un peu moins à réaliser, on peut s’en douter… 
Et donc, lorsque je cuis des céramiques gallo-romaines à revêtement noir, c’est exactement le même principe, mais sans réserves à la cire.
C’est tout simple... 
Il m’a fallu à peu près dix ans d’essais pour y parvenir…

 Un kylix attique à la sortie du four

























Belle récompense pour tant d'efforts!

jeudi 10 novembre 2011

La céramique romaine à parois fines

S’il existe bien une catégorie de céramiques qui déroute le profane, mais aussi le céramiste contemporain, c’est bien celle dénommée « à parois fines » par les archéologues !
Dénommée ainsi par la finesse parfois stupéfiante de ses parois, son origine se perd dans la nuit des temps. Déjà aux âges de pierre ou des métaux, on peut observer des pièces, souvent modelées, dont la finesse des parois nous étonne et dont la raison nous échappe.  Au début ce furent bien entendu uniquement des pièces modelées qui arboraient cette minceur étonnante.
Raison technique, pour éviter les éclatements dus à des montées en vapeur intempestives de l’humidité résiduelle ? Peut-être, du moins dans les temps reculés cette raison aura-t-elle joué un rôle. Economie de matière ? Peut- être aussi. Préparer une bonne argile, facile à travailler et de bonne tenue au feu est un très gros travail quand il s’agit de le faire manuellement. Il est donc logique qu’on ait cherché à économiser cette matière première.
Les premières pièces tournées étaient cependant épaisses, la technique de fabrication au tour différant considérablement du modelage fin. Mais déjà la Grèce classique connut des vases à parois fines, parallèlement à des pièces beaucoup plus épaisses, notamment certaines formes à « figures rouges » et à « figures noires.
C’est seulement à l’époque romaine, républicaine plus précisément, que ce type de céramiques va devenir très fréquent, et concerner tout particulièrement les vases à boire, coupes et bols, tasses et gobelets.
Les niveaux anciens es villes italiennes, par exemple Pompei, tout comme les sites du Midi de la France  livrent ainsi bon nombre ces récipients dès la première moitié du IIème siècle av. J.-C. ( SFECAG, Actes du Congrès de Vallauris, 2004 : Marie Truffeau-Libre, La céramique romaine de la maison 1.9.9 à Pompei)
Deux coupes italiennes réalisées en cuisson réductrice. (Ier s. av. J.-C.)










 
 
Une tasse fragmentaire provenant des niveaux anciens d’une domus de Musarna (Près de l’actuelle Viterbe, Italie) et sa réplique. Hauteur env. 12 cm. 

 


Ces céramiques républicaines parfois tournées comme les premiers exemplaires sombres, puis clairs ci-dessus, pouvaient aussi être moulées comme la tasse en illustration ci-dessous, mais n’étaient pratiquement jamais recouvertes de vernis. Leur couleur était noire ou grise en cuisson réductrice ou rouge en cuisson oxydante. 
 












Tasse moulée d'Italie du Nord. 1er s. avc. J.-C. 




 
Dès l’extension de la zone d’influence romaine en Narbonnaise, puis dans les Gaules, de nombreux ateliers vont se développer en Italie du Nord, notamment pour alimenter les armées. Les légionnaires des temps de César et d’Auguste portaient tous dans leur équipement un gobelet à parois fines transporté dans un étui de protection rigide en cuir bouilli. 
 










Type de gobelet militaire dit aussi "Sodatenbecher". Hauteur 12 cm. environ. 














Un exemplaire "civil" qui pouvait atteindre des proportions beaucoup plus importantes. Celui-ci atteint 20 cm. de hauteur!
(découvert dans le sanctuaire gaulois de Mirebeau, près de Dijon)



Cette vaisselle va donc, comme la sigillée, se diffuser simultanément avec l’avancée des armées, notamment pour les régions qui nous intéressent, avec les légions de César. Elle n’était toutefois pas totalement inconnue dans les gaules, le commerce du vin avait déjà quelque peu contribué à la diffusion de petites quantités de ces récipients.
Et, comme ce fut le cas pour la céramique sigillée, pour se rapprocher de leur clientèle, des ateliers de Padanie ouvrirent des succursales dans les Gaules, notamment à Lyon, avec les ateliers de La Loyasse et de La Muette, actifs dès 30 av.J.-C pour le premier, et 20 av. J.-C. pour le second. Le phénomène de la délocalisation des entreprises n’est donc pas nouveau.

 
Un « Gobelet d’Aco » tel qu’il s’en produisait vers le tournant de l’ère à Lyon. Ce genre de vase à boire est ainsi nommé par la découverte de très nombreux exemplaires signés HILARVS.ACO, tous moulés et presque toujours de la même forme fuselée caractéristique. L’exemplaire ci-dessus, signé CHRISIPPVS, pourrait bien provenir de Lyon,  de l’atelier découvert dans le quartier de la Muette, actif entre les années 20avant et 5-10 de notre ère, sur les bords de la Saône. L’organisation et le style de son décor, ainsi que l’absence de revêtement sont caractéristiques de ce Maître. Les décors à semis de picots sont toutefois les plus fréquents à la Muette.






 
Ils peuvent être signés HILARVS ACO, CHRISIPPVS, mais aussi de T.C.AVIVS EPIPHANES ou PHILOCRATES. D’autres ateliers ouvriront bientôt et fabriqueront ce type de gobelet à Lezoux, (Près de Clermont-Ferrand) et dans la vallée de l’Allier. Certains d’entre eux pourraient être des succursales des ateliers lyonnais, ou peuvent avoir employé de la main d’œuvre issue de ces centres de production tant la technique est semblable dans ces divers centres. Occasionnellement on peut trouver des exemplaires revêtus d’une glaçure au plomb jaunâtre. Tous ces gobelets sont typiques de l’emprise de l’influence italique en Gaule. Leur technique de fabrication, que ce soient les moules ou le moulage, reste un mystère. Le moule, sous forme de tube conique ouvert aux deux extrémités, doit être gravé ou imprimé en creux à l’intérieur. Toutefois, leur diamètre n’est pas suffisamment important pour que le décorateur puisse y passer la main, ce qui nécessite l’usage d’outils longs et recourbés, ainsi que de poinçons à pression latérale. Les picots semblent estampés un à un, or il s’en trouve fréquemment plusieurs milliers, parfaitement organisés en quinconce, parfois sans le moindre défaut d’alignement…

 
Peu après le tournant de l’ère, une petite révolution interviendra. Dès l’ouverture de l’atelier de La Butte à Lyon, vers 20 de notre ère les potiers changèrent d’argile, et utilisèrent désormais une terre calcaire enduite d’un revêtement argileux. Les raisons exactes de ce changement nous échappent, peut-être que la terre calcaire de Lyon se tournait plus facilement, peut-être qu’il y avait moins de casse à la cuisson ?  Mais il est probable que la couleur de la terre cuite calcaire, qui vire facilement au beige parfois un peu verdâtre en cas d’excès de cuisson a joué un rôle et nécessité la pose d’un revêtement d’argile siliceuse.
Ce changement va, comme une traînée de poudre, se répandre dans tous les ateliers de la même époque, et vers les années 20 ou 30 de notre ère, presque toutes les céramiques à parois fines seront enduites d’un vernis argileux. Le répertoire des formes et décors s’appauvrira toutefois quelque peu, et la forme ACO disparaîtra progressivement au profit de lignes plus basses, et notamment d’une foultitude de bols à carène basse. La plupart des ateliers vont travailler sur ces même répertoire de formes, et il est parfois très difficile d’identifier l’origine de certains exemplaires sans recourir aux analyses physico-chimiques.




 
Le prototype des bols à carène basse. L’origine de cet exemplaire est inconnue, presque tous les ateliers l’ont pratiquée. L’aspect sableux des parois est obtenu par application de grains de terre cuite recouverts d’un vernis argileux. Malgré cet aspect très rustique, on peut classer ces objets dans les catégories de la céramique de luxe. 




Ce genre de céramique connaîtra un succès assez étonnant, et la zobe de diffusion de l’atelier de la Butte englobera une bonne partie de l’Occident romain. La première typologie, de Graham Greene, sera établie presque essentiellement sur la base des découvertes faite dans les Iles Britanniques… En Suisse, ce sont par centaines que ces bols et gobelets sont retrouvés dans le camp légionnaire de Vindonissa. Malheureusement, l’extraordinaire finesse de leurs parois les rend très fragiles, et trouver un exemplaire intact est rare.















 

 
Deux bols issus de l’atelier de la Butte à Lyon. (Photos Eric Bertrand) Le décor sablé et les appliques grénelées sont caractéristiques de cette production.
















 


 
Crépis et écailles sont aussi des décors typiques, des productions à parois fines du Ier siècle. Ratés de cuisson de l’atelier de La Butte, Lyon. Photos Eric Bertrand.


 
Le crépi ou le sablage ont pu à l’origine avoir une vocation utilitaire. On mangeait beaucoup avec les doigts, et ces décors avaient probablement une fonction antidérapante. Toutefois on peut s’interroger sur la philosophie sous-jacente qui a conduit à la perpétuation de ce genre d’enduit. Il n’est pas exclu que l’on choisissait volontiers certains types de vaisselle volontairement rustiques par esprit stoïcien. Pour les Romains, pouvoir se revendiquer d’une origine paysanne était un grand honneur. Les patriciens à l’origine étaient ceux qui possédaient la terre et la cultivaient, ils détenaient le patrimoine. Boire dans le bol de simples paysans pouvait peut-être se comprendre comme une forme de respect pour les ancêtres, pour ses origines. On observe ce phénomène dans d’autres civilisations, au Japon notamment.




























 
Un gobelet à dépressions d’origine inconnue, et un gobelet probablement lyonnais à décor d’écailles.






Si la variété des formes de céramiques à parois fines a tendance à décliner dés le début de l’ère, la palette des décors aura au contraire tendance à s’accroître durant le premier siècle, et la qualité des revêtements va s’améliorer.




 
Un petit gobelet à décor de picots. On voir clairement les traces du feu subi lors de la cuisson. Ces gobelets ont été empilés dans le four et le pied du récipient n’a pas subi l’action directe des flammes, il est resté rouge. La partie supérieure a viré au noir par l’effet des gaz de combustion.









 



Un lot de tessons d’origine diverses. La plupart de ces récipients ont été moulés dans des formes creuses.



 
Du point de vue actuel de la fabrication, la céramique à parois fines est difficile à aborder pour le potier moderne. Tourner des pièces dont les parois avoisinent le millimètre d’épaisseur nécessite plusieurs opérations délicates. D’abord, il faut tourner la pièce le plus finement possible. Ensuite, on laisse raffermir quelque peu la pièce, puis on procède par enlèvement de copeaux, c’est l’opération du tournassage.
Cette production de céramiques à parois fine se poursuivra tout le long du premier siècle de notre ère. Cependant, petit à petit les parois vont un peu s’épaissir et le répertoire des formes et décors va se diluer dans d’autres tendances. On moulera moins et on tournera plus. Dès le début du IIème siècle, de nouvelles formes viendront annoncer une nouvelle tendance plus libre. Sablages et crépis rustiques vont disparaître et toute une gamme de décors plus sophistiqués verra le jour.
Ce sera la période de la « vraie » céramique à revêtement argileux, ainsi nommée par les archéologues et autre spécialistes, bien que les techniques de base restent les mêmes.
Ce sera pour un (ou plusieurs, car le sujet est vaste..) prochain article.

Pour en savoir (beaucoup) plus sur les céramiques à parois fines lyonnaises, l'étude très complète d'Eric Bertrand, que je remercie ici pour l'excellence de son travail. 
Avertissement: C'est une thèse de doctorat, donc assez...touffu! 

Eric BERTRAND
LA PRODUCTION DES CÉRAMIQUES À PAROI FINE À LYON,
LES CÉRAMIQUES ATTRIBUÉES OU APPARENTÉES À L’ATELIER DE LA BUTTE
(typologie, chronologie et diffusion)
Université Louis Lumière - Lyon II
THÈSE pour obtenir le grade de docteur de l’université Lumière Lyon 2, 23 05 2000

Fabriquer la céramique à parois fines

Fabriquer de la céramique à parois fines gallo-romaine !

Un tel exercice est assurément un des plus délicats de toutes les nombreuses variétés de céramique antique. Il demande une longue expérience et par moments un calme à toute épreuve. Le moindre faux mouvement et la pièce est irrémédiablement endommagée.
La série de clichés illustrant cet article sont tirés de plusieurs fabrications distinctes. J’ai choisi les plus représentatifs d’entre eux afin d’illustrer au mieux cet article.

Le tournage ne pose pas de problèmes particuliers. Il est malgré tout important de tourner le plus fin possible en fonction de la tenue de la terre.
Comme souvent pour les gobelets, il faut en premier développer la panse, et si le col est trop étroit pour laisser passer la main, on le rétrécit en dernier par étranglement. L’idéal est de laisser une légère surépaisseur de terre sur la partie basse de récipient, mais de tourner le haut à son épaisseur définitive, en ébauchant les moulures du col à l’estèque, sorte de petite spatule en bois ou en os. Ainsi, on minimise le travail de tournassage, et la pièce n’est pas trop fragile lorsqu’on la retire de la girelle pour la mettre à sécher.

La pièce est ensuite laissée à sécher quelques heures afin qu’elle se raffermisse.
Vient ensuite l’opération la plus importante et probablement la plus délicate, le tournassage, qui consiste à amincir les parois par enlèvement de copeaux au moyen d’un outil coupant.



Travailler sur un tour moderne est une chose. Procéder à cette opération sur une tournette romaine à main en est un autre… Ici, le cliché a été pris lors d’une démonstration costumée, lors des journées gallo-romaines de St.-Romain-en-Gal. C’est une installation très rustique, avec un peu de jeu dans l’axe, donc à priori peu adaptée au travail de grande précision. De petits tours de main permettent toutefois de fabriquer des vases aux parois étonnamment minces. Ici l’épaisseur du col doit approcher 1 mm.
Retouche du col. La pièce est placée dans un mandrin afin d’être calée le plus fermement possible sans se déformer. Puis, en dernier lieu, on procède à l’amincissement du pied.

Dés le tournassage terminé, on procède au polissage.
Cette opération se fait au galet, y compris le marquage des éventuels sillons qui délimiteront le champ du décor. Cette opération ne se fait pas sur toutes les pièces. Beaucoup de céramiques à parois fines tells que celle-ci-dessous, sont de simples terres cuites, sans vernis argileux. Ce sont d’ailleurs souvent les plus fines, celles que l’on nomme parfois des « Coquilles d’œuf ». Les polir au galet ou à la spatule risquerait de les déformer.










 Une tasse fragmentaire provenant des niveaux anciens d’une domus de Musarna (Près de l’actuelle Viterbe, Italie) et sa réplique. Ce genre de céramiques à parois fines est simplement lissée au doigt ou à l'aide d'un éponge humide après amincissement des parois. On n'y applique pas de vernis.

Immédiatement après on applique le décor. Que ce soit par impression, pose de motifs d’applique ou décor à la barbotine, on travaille lorsque la pièce est encore « verte », c'est-à-dire humide et tendre pour éviter que les décors se décollent lors du séchage. La placer sur un support diminue les risques de déformations et de marques de doigts.
Les décors à la barbotine sont difficiles à appliquer régulièrement. Il n’y a pas de droit à l’erreur. Les coulures sont impossibles à effacer et laissent toujours des traces disgracieuses. Les écailles sont formées de petites gouttes de barbotine étalées à la spatule.. 













Décor de lunules en pointillés de barbotine pour ce classique de la céramique italienne à parois fines. ces pièces ne portent pas de vernis argileux et sont de simples terres cuites.




 Après quelques jours de séchage, les pièces qui le nécessitent sont engobées d’un revêtement argileux.


Puis mises à sécher encore quelques jours. On pourra alors les cuire. Une température de 950 à 1000 degrés vitrifiera partiellement le revêtement et leur donnera cette belle robe brun-rouge caractéristique des céramiques gallo-romaines cuites dans les fours à flamme nue.













Réplique d'un gobelet lyonnais à décor de picots.



Deux gobelets de Gaule du Centre à décor de cordons fendus. Ce genre de décor devient très fréquent dès la seconde moitié du premier  siècle de notre ère.

















Deux bols lyonnais à appliques grénelées. Ces appliques sont faites de petites pastilles de terre collées avant cuisson en engobage








  Deux bols lyonnais sablés...

Et enfin deux autre bols lyonnais:



Décor crépi...











Et panse guillochée.

















Et les pièces moulées ?
Eh bien, ô lecteur, cela viendra un jour. Mais d’abord il faut que je fabrique un moule… Et ça, c’est toute une aventure…





mardi 8 novembre 2011

BIENVENUE!

Ceci n'est pas un blog!

C'est une histoire avec un début et pas de fin...
Un livre ouvert et jamais refermé.
Qui raconte une passion jamais assouvie, 
un feu intérieur qui jamais ne s'éteint...


Bienvenue dans ces nouvelles pages!

ARS CRETARIAE fait peau neuve! Et modifie quelque peu son appellation, par la même occasion. 
ARS CRETARIAE, patronyme tout à fait abscons et imprononçable est une appellation latine traduisible par "articles céramiques" ou encore éventuellement "l'art de la terre cuite".
En précisant "ARS CRETARIAE ARCHEOCERAMIQUE" je précise un peu plus le sujet. 
Quoique...
L'archéocéramiste étant "ceui qui fabrique de la céramique ancienne", on ne sort pas des paradoxes...
mais l'appellation est un peu plus parlante...

A vous donc de découvrir la suite!
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mardi 25 octobre 2011

L'atelier de potiers gallo-romains de Thonon

Un peu d'histoire...
Comme de nombreuses localités, Thonon était déjà habitée dans l'antiquité. Fréquemment, lors de travaux de terrassements au centre-ville actuel, des vestiges de constructions gallo-romaines apparaissent et font parfois l'objet de fouilles archéologiques. Par son étendue relativement vaste, Thonon devait être un vicus, une agglomération secondaire. Par ce terme de vicus, on désignait à l'origine un quartier de Rome doté de sa propre administration. En Gaule, à l'époque gallo-romaine, un vicus est une localité, entité politique et judiciaire qui a ses propres institutions et ses propres magistrats. Un vicus avait souvent pour origine un village gaulois d'avant la conquête.
En Suisse, Yverdon, par exemple était également un vicus, appartenant à la Cité des Helvètes, dont Avenches était le chef-lieu. Et Avenches, aux IIème et IIIème siècles, faisait partie de la province de Germanie Supérieure, dont Mayence était la capitale. Ainsi donc, Thonon était un vicus de la Cité des Allobroges, dont Vienne, dans l'Isère était le chef-lieu, et appartenait à la province de Narbonnaise.
En 1972, la Rue St.-François de Sales est en chantier. Un quartier entier est en cours de reconstruction. Un archéologue de la région, Feu M. J.-C. Périllat, surveillant régulièrement les travaux de terrassements repère des tessons de céramiques, Un examen plus attentif découvre alors un atelier de potiers gallo- romains. Huit fours sont mis au jour, et quelques mètres plus à l'ouest, une fosse comblée par des ratés de cuisson livre plus de deux tonnes de tessons. Ces fouilles, entreprises dans des conditions rendues très difficiles par le froid et la pluie seront malheureusement interrompues suite à un tragique accident qui coûtera la vie à J.-C. Périllat, et au cours duquel quatre fouilleurs seront grièvement blessés.
Ces tessons ne seront pas oubliés, mais après divers aléas, leur analyse ne sera reprise que...38 ans plus tard par Laurent Berman, qui oeuvre encore actuellement au tri, au nettoyage et au remontage des céramiques découvertes. Travail de bénédictin que seul un passionné comme lui peut entreprendre...

Petit reportage sur une visite au dépôt de fouilles, en compagnie d'Isabelle André, doctorante à l'UNIL (Université de Lausanne) 

Des tessons par milliers...

Des caisses entières de tessons nettoyés et classés en attente de remontages éventuels... Ici, des éléments de récipients décorés à la barbotine.
Le travail commence par le nettoyage de milliers, de dizaines de milliers de tessons. Puis leur tri en fonction des formes, des coloris et des types de décors, tout en conservant leur classement en fonction du lieu de découverte, ainsi que leur position dans les tas de rejets de ratés. Puis on tente les remontages. Souvent les pièces étaient entières, seulement fissurées ou déformées lors de leur rejet par les potiers, ce n'est que plus tard qu'elles se briseront sous l'effet de la compression. L'ensemble de tessons formant un vase complet occupe donc un espace relativement restreint, et le soin que mettent les fouilleurs à les récolter facilite le travail ultérieur des analystes. Mais il arrive aussi que la pièce éclate lors de la cuisson, ou quand elle est jetée dans la fosse de ratés. Les tessons sont alors complètement dispersés, ce qui complique singulièrement la tâche, et fait appel à la mémoire de celui qui s'attelle aux remontages...
Premier tri, par couleurs et types de décors...























Des vases par centaines…
 
C’est ainsi que plusieurs centaines de pièces ont déjà pu être partiellement ou totalement remontées.
Et il reste une quantité énorme de tessons à laver, trier, et éventuellement assembler…

Des gobelets, des gobelets, encore des gobelets et quelques bols et cruches. Le service à boire formait une part importante de la production de cet atelier.
Le genre de céramiques que produisait cet atelier se compose pour moitié environ de céramiques communes. Mortiers, jattes, vases de stockage, pots à cuire, petits pots de stockage à revêtement micacé forment l’essentiel de cette vaisselle de cuisine.

Un pot à cuire en céramique commune grise, probablement rejeté à cause de fissures.
Ce genre de petits pots en céramique commune micacée se retrouve par dizaines...
 Pour la seconde moitié la production était axée sur la céramique à revêtement argileux, avec une prédominance de gobelets, qui se trouvent par milliers dans cet ensemble de ratés. Un assortiment très riche en décors variés et originaux.

Gobelets à dépressions. Un style très apprécié dès la fin du IIème siècle de notre ère, ou le sens de l'ergonomie à la mode gallo-romaine...
Gobelets tulipiformes décorés à la barbotine. Vrillettes et grappes sont des motifs récurrents célébrant le vin...
Mais on retrouve également des cruches de service…

Deux cruches à revêtement argileux. Ces récipients sont rarement décorés sur leur panse. Quelques modèles comportent toutefois des rangées d'ocelles. De nombreuses cales et pilettes d'enfournement ont également été retrouvées sur le site, comme celle placée entre les deux cruches. Plutôt que séparer les récipients entre eux, ces cales servaient surtout de supports ou de cales entres les récipients et les parois des fours.
Ainsi que des bols et jattes de formes variées:

Un grand bol hémisphérique à décor estampé et excisé. Cette composition est une originalité des ateliers de Thonon.
Un bol cylindrique à décor de cordons fendus et barbotine. 
Datation:
Par leur forme, ces récipients sont bien caractéristiques de leur époque, et on peut sans trop de risques pour évaluer la période de production entre les années 180 et 250 de notre ère. La proportion entre céramiques communes et à revêtement argileux conforte cette idée, par comparaison avec les sites de consommation contemporains qui affichent à peu près les mêmes taux. Cet atelier pouvait donc alimenter villae, villages et vici des environs à lui tout seul par la gamme complète de produits qu’il offrait à cette clientèle.

Une seconde vie?
Ainsi donc, 38 ans après la fouille, ces céramiques revoient le jour une seconde fois. Temporairement toutefois, la Ville de Thonon ne possédant actuellement pas de musée dans lequel elle pourrait les exposer. Une exposition spéciale est toutefois envisagée à moyen terme. Entretemps elles continueront à sommeiller sur leurs étagères, bien à l'abri dans le local qui leur est dédié. En attendant aussi une publication systématique, ce qui n'a toujours pas été réalisé... Toutefois, une thèse de doctorat ès lettres en archéologie, en cours par Isabelle André à l'UNILausanne inclura cette production dans le thème de cette étude qui portera sur la typologie et l'archéométrie des céramiques à revêtement argileux de Suisse occidentale et de France voisine (Ain et Savoie, ndlr.) 

Gobelets de type "Niederbieber 33" portant un décor excisé. Une autre originalité des potiers de Thonon. La teinte grise est obtenue par une cuisson à dominante réductrice.


Quelques autres vues: (cliquer sur l'image pour agrandir).

La forme "Niederbieber 33" est omniprésente, et porte souvent des décors à la barbotine
mais il peuvent être parfois lisses ou munis simplement de lignes de guillochis
Rinceaux à la barbotine...
Un gobelet et sa réplique...
Gobelets à panse cannelée et guillochée
Gobelets tulipiformes décorés de rinceaux à la barbotine
Décor d'oiseaux à la barbotine sur une coupe
Et sur un flacon....